L’histoire d’Embrun

L'ÉTABLISSEMENT : 1845-1870

Au XIXe siècle, des milliers d’agriculteurs originaires des vieilles paroisses des régions de Joliette et de Beauharnois au Québec sont aux prises avec des difficultés économiques et sociales engendrées par de mauvaises récoltes, mais surtout par le surpeuplement des terres. Les seigneuries ont été tellement subdivisées de père en fils que les jeunes couples se voient octroyer un lopin de terre à peine assez grand pour y construire une maison et cultiver un potager. Quant aux terres situées à l’extérieur de ces seigneuries, elles ont été concédées à des Britanniques ou à des militaires qui ont défendu les intérêts du Haut et du Bas-Canada contre les Américains pendant la guerre de 1812. Les jeunes francophones catholiques doivent donc émigrer vers de nouveaux cieux. Si cette conclusion est évidente, par contre, le choix d’une nouvelle terre d’accueil est beaucoup plus difficile à faire.

Il faut comprendre que ces émigrants ont l’habitude de cultiver un certain type de sol, soit des terres basses et humides.  En émigrant, ils tenteront instinctivement de retrouver un milieu qui leur est familier. De plus, le clergé catholique, qui est omniprésent dans la société québécoise de l’époque, s’oppose fortement à ce que des Francophones catholiques émigrent vers des pays anglophones et protestants où ils risquent de perdre leur langue et leur foi. Or, à l’ouest du Québec, dans la partie qui forme maintenant les Comtés unis de Prescott et Russell, tout un secteur vient de s’ouvrir au commerce et à la colonisation. Ce territoire offre l’immense avantage d’être dépendant des lois britanniques si chères au clergé. De plus, il reste un grand nombre de terres basses et humides encore vierges qui n’attendent que la venue des colons. L’évêque de Montréal, Mgr Bourget, voit donc là l’occasion idéale de freiner l’émigration des Canadiens français vers les États-Unis, tout en créant un noyau de culture française et catholique en Ontario.

Toutefois, pour que ce nouveau territoire puisse bien jouer le rôle de terre d’accueil, il doit être doté d’une organisation efficace qui veille sur les nouveaux colons. C’est dans ce but que Mgr Bourget crée le diocèse d’Ottawa, le 25 juin 1847. Deux ans plus tard, le premier évêque du nouveau diocèse, Mgr Eugène Guigues, fonde une société de colonisation qui a pour but d’inciter les Canadiens français du Bas-Canada à venir s’établir sur les terres vacantes du Haut-Canada. Les terres de la rivière Castor sont vite repérées comme étant riches et fertiles.

Les premiers colons francophones s’établissent à Embrun à compter du milieu des années 1840. Ils arrivent par la rivière Castor qui est alors la seule voie de pénétration dans l’arrière-pays. Le peuplement est d’abord lent et la tâche est ingrate et ardue. En 1852, soit sept ans après la première concession de terre faite à un Francophone, la paroisse d’Embrun ne compte toujours que 19 familles. Toutefois, au cours des années subséquentes, plusieurs dizaines de nouveaux arrivants viennent se greffer au noyau original, si bien qu’Embrun compte environ 200 familles à la fin des années 1860.

Isolés de tout, ces pionniers réussissent à peine à assurer la survivance de leurs familles. Sauf pour la potasse et quelques autres produits comme le bois de chauffage que les colons destinent aux marchés environnants, les échanges commerciaux sont inexistants parce qu’il y a peu de surplus de production et que le réseau routier est des plus élémentaires.

Néanmoins, les résidents se dotent d’une première chapelle en 1856, d’une école et d’un bureau de poste en 1858 ainsi que d’un premier curé résidant en 1864. C’est également de cette période que date le nom d’Embrun. Jusque-là, les résidents de la paroisse s’appelaient les gens du Castor à cause de la rivière du même nom qui traversait leurs terres. En 1857, le jeune missionnaire François-Xavier Michel, nouvellement venu de France, suggère un nom de son pays d’origine pour désigner la jeune colonie. Natif de l’Embrunais, il estime qu’un beau nom historique, à belle sonorité, irait bien à ce village naissant. Il l’appelle Embrun en souvenir d’une commune des Hautes-Alpes. Deux ans plus tard, Mgr Eugène Guigues choisit saint Jacques comme patron de la paroisse pour commémorer la venue d’un grand nombre de pionniers originaires de Saint-Jacques-de-l’Achigan, au Québec. 

LE DÉVELOPPEMENT : 1870-1914

Si la croissance démographique et l’essor économique qui en découlent contribuent alors au développement d’un réseau routier un peu plus carrossable et plus élaboré, c’est toutefois l’avènement du chemin de fer qui marque l’histoire des communications à cette époque. Le développement rapide de la ville d’Ottawa dans les années 1870 provoque l’ouverture de plusieurs nouvelles voies de communication, dont un chemin de fer qui relie la capitale à Montréal en 1881. Cependant, cette voie ferrée passe à quelques kilomètres au nord d’Embrun et elle est souvent inaccessible en raison du mauvais état des routes. Depuis lors, la population locale rêve donc d’un service ferroviaire qui desservirait le village. En 1897, la décision de la compagnie Ottawa & New York Railway de construire un chemin de fer reliant Ottawa et New York via Cornwall emballe les résidents de la municipalité de Russell et les Embrunois. Malgré leur pauvreté relative, ils votent un subside de 10 000 $ à la compagnie ferroviaire pour que le tracé de la nouvelle voie fasse un détour par Embrun. Inauguré en 1898, le chemin de fer dote le village d’un moyen de transport efficace, d’un système de télégraphie et d’une réception régulière du courrier. Les marchands utilisent le train, non seulement pour importer des denrées, mais également pour exporter des produits locaux dont le fromage qu’ils expédient jusqu’en Angleterre.

Sur le plan industriel, Embrun atteint au début du XXe siècle un sommet qui ne sera pas égalé par la suite. Le village compte alors plusieurs petites industries qui sont maintenant disparues telles que des scieries, des meuneries, un moulin à carder, une usine de bardeaux, une carrière, des forges, un voiturier, des fromageries, une ferblanterie, une briqueterie, etc. Sur le plan social, un rapport du curé de l’époque décrit la population de la paroisse, qui s’élève à un peu plus de 2 000 personnes, comme étant essentiellement francophone et catholique. Les gens sont relativement pauvres et peu instruits, mais foncièrement religieux.

L’arrivée du chanoine Jean-Urgel Forget dans la paroisse coïncide avec cette période de développement. De 1896 à 1946, ce vénérable prêtre dirigera sa paroisse d’une poigne solide. Après avoir mis de l’ordre dans les finances de la paroisse, il s’occupe de l’éducation et même de l’économie, tout en veillant au bien-être spirituel de ses paroissiens. Il ne craint pas de dépenser temps et énergie pour les représenter auprès du gouvernement dans leurs démarches pour réclamer leurs droits et présenter leurs revendications. Il suffit de se rappeler ses interventions dans l’obtention du chemin de fer, de l’école modèle, de l’école secondaire, de la société des alcools et du vaccin contre la tuberculose chez les animaux de ferme pour se convaincre du rôle de leader que le curé Jean-Urgel Forget a joué à Embrun pendant 50 ans.

C’est de cette période de 1870 à 1914 que date l’arrivée des Sœurs Grises de la Croix dans la paroisse (1887), la construction de l’église actuelle (1891), l’ouverture de l’ancienne école Saint-Jean (1907) et la fondation de quelques commerces dont certains existeront jusqu’au XXIe siècle.

These swings were installed at the west end of Saint John's School, then located opposite the current presbytery. The people in the photo are obviously not students. They could be teachers who taught at this school, which closed as an educational institution in 1952. The building was demolished in 1963.

Ces balançoires furent installées du côté ouest de l’école Saint-Jean qui était située en face du presbytère.

Il est évident que les gens dans la photo ne sont pas des étudiants. Ils étaient peut-être des professeurs qui enseignaient a l’école. Celle-ci a fermé ses portes en tant qu’institution scolaire en 1952. L’édifice fut ensuite démoli en 1963.

C’est avec le drainage des terres au début des années 1870 qu’Embrun prend son véritable essor démographique et économique. À leur arrivée, une vingtaine d’années plus tôt, les premiers colons avaient trouvé des terres fertiles, mais inondées une bonne partie de l’année. Le drainage des terres entrepris par la province en 1870, au nord de la rivière Castor, a pour effet d’allonger la période de culture tout en augmentant de 3 650 hectares la superficie du sol cultivable.

La population de la paroisse, qui était de 213 familles en 1871, passe à 500 en 1885. Des familles complètes et non plus des individus émigrent alors dans la région, si bien que, vers 1880, soit à peine 30 ans après l’arrivée des premiers colons, les Francophones constituent déjà 61 % de la population de la municipalité de Russell. La population du village est alors d’environ 275 personnes.

L’arrivée massive de ces nouveaux résidents entraîne une modification en profondeur de l’économie locale. Plusieurs nouveaux commerces et industries de transformation ouvrent alors leurs portes, si bien que le village, qui jusque-là avait été perçu comme un lieu de refuge pour les personnes âgées qui ne pouvaient plus cultiver leurs terres, offre maintenant la possibilité de gagner sa vie sans être agriculteur. La colonisation est alors pratiquement terminée et la superficie du territoire couvert par le village est comparable à celui des années 1970.

Au début des années 1880, les agriculteurs cultivent du sarrasin, du maïs, des patates et du grain alors que d’autres se lancent dans l’industrie laitière. Grâce à leur travail acharné, la production agricole s’accroît au point de pouvoir exporter les surplus vers la ville d’Ottawa et les chantiers forestiers avoisinants. Toutefois, lorsque ces chantiers deviennent trop éloignés pour servir de débouchés aux produits locaux, les agriculteurs doivent trouver une nouvelle façon d’écouler leur production, dont le lait. En raison de la lenteur relative des moyens de communication de l’époque, il est impensable d’exporter cette denrée à l’extérieur. Le village d’Embrun étant alors situé à sept heures de route d’Ottawa, le lait se serait gâté bien avant d’arriver à destination. En somme, il fallait transformer cette denrée périssable qu’est le lait en un produit exportable, d’où la naissance des fromageries. Au début du XXe siècle, Embrun compte une douzaine de ces fromageries réparties dans le village et dans les rangs avoisinants.

This team, which won the junior championship in 1957, was composed, from left to right in the front row, of Pierre Carrière, Marcel Roy, Gilles Ménard, Michel Nault holding the credit union trophy, Donald Émard and Guy Cardinal. Second row, same order, Edmond Dignard, Gaston Roy, Lucien Bourbonnais, Gilles Émard and Father Laurent Frappier, parish vicar.

Cette équipe, qui a gagné le championnat junior en 1957, comprenait, de gauche à droite dans la première rangée, Pierre Carrière, Marcel Roy, Gilles Ménard, Michel Nault qui tient le trophée de la Caisse populaire, Donald Émard et Guy Cardinal. Deuxième rangée, de gauche à droite, Edmond Dignard, Gaston Roy, Lucien Bourbonnais, Gilles Émard et le Père Laurent Frappier, vicaire de la paroisse.

LA RÉCESSION : 1914-1970

À compter de la Première Guerre mondiale, la grippe espagnole, la Grande Dépression économique, la crise agricole, les guerres et la mécanisation des fermes unissent leurs effets pour créer des conditions économiques et sociales difficiles dans toute la région.

À Embrun, cette période correspond au déclin de l’agriculture en tant que source d’emploi en raison de la mévente et de la baisse des prix des produits agricoles. Plusieurs cultivateurs se retrouvent alors ruinés, étant même incapables de payer leurs taxes foncières. L’économie rurale n’étant plus en mesure d’intégrer l’excédent annuel de sa population, des familles entières n’ont d’autres choix que de quitter la paroisse pour tenter leur chance ailleurs, un peu comme l’avaient fait leurs ancêtres du Québec un siècle plus tôt. On estime qu’au-delà de 1 000 familles auraient abandonné leurs fermes dans le seul canton de Russell dans la première moitié du XXe siècle. À Embrun, le nombre de familles qui était de 452 en 1911 tombe à 340 en 1921. Si plusieurs de ces émigrants s’établissent dans des centres industriels tels que Cornwall et Détroit, d’autres émigrent vers le nord de l’Ontario où ils fondent de nouvelles paroisses telles que Noëlville, Verner et Saint-Charles.

Dans le domaine de l’économie, cet exode massif entraîne à son tour la fermeture de plusieurs petits commerces et industries, dont les fromageries. En raison de l’amélioration constante apportée au réseau routier, les agriculteurs commencent alors à exporter directement leur lait aux grandes laiteries d’Ottawa occasionnant ainsi la fermeture de ces petits établissements locaux qui avaient fait la renommée d’Embrun. Il en est de même du chemin de fer qui, après avoir desservi la localité pendant près de 60 ans, met fin à son service en 1957.

Aux difficultés économiques et sociales de cette première moitié du XXe siècle s’ajoutent deux incendies majeurs qui dévastent le cœur du village en 1919 et 1932. Parmi les édifices importants, seules l’église et l’école sont épargnées par les flammes. Les dommages combinés de ces deux conflagrations s’élèvent à plus de 130 000 $.

Malgré tout, cette période sombre est marquée par quelques éléments positifs. C’est sans doute en réaction aux nombreuses difficultés économiques que les cultivateurs se regroupent pour défendre leurs intérêts collectifs et qu’ils mettent sur pied une coopérative agricole en 1944 et une caisse populaire l’année suivante. Ces deux institutions sont aujourd’hui parmi les plus prospères de la région.

Dans le domaine de l’éducation, cette période est marquée par l’ouverture de l’école normale (1925), de l’école secondaire (1935) et de la nouvelle école Saint-Jean (1952). 

On April 6, 1947, shortly after 9 p.m., the iron bridge erected in front of the church in 1907 was swept away by the ice. The next day, it was found 900 feet downstream.

Le 6 avril 1947, vers 21h, le pont de fer qui existait devant l’église depuis 1907, fut emporté par la glace. Le lendemain il a été retrouvé 900 pieds plus loin en aval sur la rivière.

LA PÉRIODE MODERNE : 1970 À NOS JOURS

Depuis les 50 dernières années, Embrun est le témoin d’un essor démographique considérable. Deux facteurs sont à l’origine de cette croissance, soit l’ouverture de l’autoroute 417 au début des années 1970 et l’installation des services publics dans les années 1980.

L’autoroute 417, qui relie Ottawa à la frontière du Québec, passe à quelques kilomètres au nord d’Embrun. Si cette importante voie de communication a facilité l’accès à la capitale aux Embrunois, l’inverse est également vrai. Attirés par les nombreux avantages économiques et sociaux, des milliers de citadins viennent alors s’établir à Embrun tout en continuant de travailler en ville, transformant ainsi le village en un établissement dortoir. La population d’Embrun, qui était d’environ 2 200 personnes en 1960, passe à 2 800 en 1980, 4 500 en 2000 et 8 700 en 2021. Cette augmentation fulgurante représente le double du taux de croissance démographique de la province pour la même période. 

L’installation des services d’aqueduc et d’égout au nord de la rivière Castor dans les années 1980 a joué un rôle encore plus déterminant que l’autoroute 417 dans la croissance démographique fulgurant des 25 dernières années. Grâce à la mise en place de ces deux réseaux, les propriétaires des fermes, qui entouraient autrefois le village, ont pu subdiviser leurs biens-fonds en plusieurs centaines de lots résidentiels occupés par autant de nouvelles familles.

Avec l’arrivée massive de ces nouveaux résidents, la superficie du village a pratiquement décuplé depuis 50 ans. Alors qu’à la fin des années 1960, Embrun s’étendait presque exclusivement le long de la rue Notre-Dame, du coin St-Onge à l’ouest jusqu’aux cimetières à l’est, l’étalement urbain empiète maintenant largement sur les anciennes bonnes terres agricoles qui délimitaient autrefois le village au nord. Jusqu’à maintenant, cet important développement physique a toutefois épargné la partie du village située au sud de la rivière Castor, sans doute parce que les services publics ne sont pas encore installés dans ce secteur.

Cet essor démographique a pour effet de modifier en profondeur l’image sociale du village. L’élément primordial qui résulte de cette croissance est la place de plus en plus grande qu’occupe le village par rapport à la campagne. Alors qu’il y a 100 ans, la population du village représentait seulement 16 % de la population rurale, elle est maintenant nettement supérieure à celle du milieu rural. Ce revirement implique un ajustement de la part des gestionnaires qui doivent maintenant offrir des services à ces Embrunois d’adoption, surtout dans le domaine des infrastructures publiques telles que le réseau routier et les installations culturelles et de loisirs, les écoles, les services publics, etc.

Dans le domaine économique, cet essor démographique et physique s’est traduit par la naissance de plusieurs nouveaux commerces. Toutefois, si l’autoroute 417 est à l’origine de l’arrivée massive de milliers de nouveaux résidents, par sa grande accessibilité, cette voie de communication draine également la main-d’œuvre et les ressources locales vers les grands centres empêchant ainsi l’implantation d’industries propres à Embrun. Le village est aujourd’hui complètement dépourvu d’industries importantes, si bien qu’un très grand nombre de résidents ne gagnent pas leur vie localement. En somme, Embrun est devenu un village dortoir dont l’économie est axée principalement sur la vente et les services.

Dans le domaine social, l’arrivée massive de nouveaux résidents anglophones, surtout au cours des 50 dernières années, menace maintenant sérieusement le caractère francophone d’Embrun. Alors que vers 1960, le village était composé à 98 % de Francophones, ce pourcentage a chuté en dessous de 50 % en 2025. Cette diminution radicale se traduit dans les faits par un usage de plus en plus fréquent de l’anglais dans la vie quotidienne. Si les Francophones veulent survivre à Embrun, ils vont devoir faire preuve de beaucoup plus de détermination, surtout chez les jeunes qui représentent la relève.

The Embrun train station in the Winter of 2022.